Pendant des générations, le Canada a construit une grande partie de sa prospérité sur une certitude : sa relation privilégiée avec les États-Unis.
Nos deux économies se sont développées ensemble. Des entreprises ont organisé leur production de part et d’autre de la frontière. Des industries entières se sont construites autour de cette proximité. Pour des milliers de travailleuses et travailleurs québécois, cette relation commerciale fait partie de leur quotidien, même sans qu’ils en aient toujours conscience.
Mais en quelques années, les fondements de cette relation ont été profondément ébranlés.
En 2025, environ 72 % des exportations canadiennes de marchandises étaient encore destinées au marché américain. Cette proportion illustre à quel point notre économie demeure dépendante de son voisin du Sud.
Les tarifs douaniers, les tensions commerciales et l’incertitude entourant les accords nord-américains ont révélé les risques associés à une trop grande dépendance envers un seul partenaire économique.
Et les conséquences dépassent largement les bureaux des dirigeants d’entreprise. Lorsqu’un fabricant perd un contrat, qu’une usine réduit sa production ou qu’un employeur reporte ses investissements, ce sont aussi des emplois, des salaires et des communautés qui peuvent être fragilisés.
Un avertissement lancé à Davos
Le 20 janvier 2026, devant les dirigeants réunis au Forum économique mondial de Davos, le premier ministre Mark Carney a livré un discours qui témoignait de l’ampleur du changement.
Son constat était sans équivoque : le monde ne traverse pas une simple période de transition, mais une véritable rupture.
Selon lui, les grandes puissances utilisent désormais les relations économiques comme des instruments de pression. Les tarifs douaniers, les investissements et les chaînes d’approvisionnement ne sont plus uniquement des outils de développement économique. Ils peuvent aussi servir à exercer une influence politique.
Le premier ministre a également affirmé que l’ancien ordre mondial ne reviendrait pas.
Pour le Canada, le message était clair : il ne suffit plus d’attendre que les relations commerciales retrouvent leur stabilité passée. Le pays doit diversifier ses partenaires, renforcer son économie et développer de nouvelles alliances.
L’Europe, une réponse à cette nouvelle réalité
Huit mois plus tard, le rapprochement entre le Canada et l’Union européenne prend une signification particulière.
Le 16 septembre 2026, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé que le Canada devienne le premier « membre associé » de l’Union européenne.
Il s’agit pour l’instant d’une proposition. Ce statut inédit reste à définir et ne signifie pas que le Canada devient membre de l’Union européenne.
Les deux partenaires disposent déjà d’un accord commercial, l’Accord économique et commercial global (AECG), qui facilite les échanges entre leurs marchés.
Le rapprochement envisagé pourrait aller plus loin, en renforçant entre autres leur coopération dans des domaines comme l’énergie, les minéraux critiques, les technologies et la défense.
Pour le Canada, développer ses relations avec l’Europe représente une possibilité de diversifier ses marchés et de réduire sa dépendance envers les États-Unis.
Mais au-delà des annonces diplomatiques, une question demeure : que signifie cette transformation pour les travailleuses et travailleurs du Québec?
Car derrière les accords commerciaux, les investissements et les nouvelles alliances, il y a des emplois, des conditions de travail et des communautés dont l’avenir dépend aussi des décisions qui se prennent aujourd’hui.
Qu’est-ce que cela pourrait changer pour nos emplois?
À ce stade, il est encore trop tôt pour mesurer les retombées concrètes de cette proposition. Les modalités du partenariat restent à définir et ses effets dépendront des ententes qui seront éventuellement conclues. Mais certaines possibilités méritent notre attention.
Une économie potentiellement moins vulnérable
Lorsqu’une entreprise dépend fortement d’un seul marché, un changement de politique commerciale peut avoir des conséquences importantes sur ses activités et ses emplois. Développer plusieurs marchés pourrait réduire cette vulnérabilité et permettre à certaines entreprises de mieux résister aux tensions commerciales.
Mais diversifier les exportations ne garantit pas à lui seul la sécurité d’emploi. Une entreprise qui développe de nouveaux marchés peut aussi décider de modifier sa production ou son organisation du travail.
Des effets variables selon nos milieux de travail
Un rapprochement économique peut ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises canadiennes, mais également accroître la concurrence dans certains secteurs.
Dans le commerce et les services, l’évolution des échanges et des investissements pourrait modifier les activités de certains employeurs, sans que l’on puisse encore en prévoir les conséquences exactes.
Pour les membres de l’entretien ménager, du soutien scolaire et des autres services de proximité, les effets pourraient être plus limités ou se faire sentir de manière indirecte.
Une transformation économique qui doit aussi profiter aux travailleuses et travailleurs
Un partenariat économique ne se mesure pas uniquement à la valeur des échanges commerciaux ou aux profits des entreprises.
Pour les travailleuses et travailleurs, d’autres questions comptent tout autant : les nouveaux investissements créeront-ils des emplois durables? Les gains économiques seront-ils partagés avec les personnes qui produisent les biens et offrent les services?
Et si cette transformation entraîne des changements dans les méthodes de production ou exige de nouvelles compétences, comment s’assurer que les travailleuses et travailleurs disposent des ressources et de la formation nécessaires pour y faire face?
Ces questions méritent une place dans les discussions entourant le futur partenariat.
L’ouverture de nouveaux marchés peut représenter une possibilité de développement économique. Mais ses retombées sur les conditions de travail dépendront aussi des règles adoptées, des choix des employeurs et de la capacité des travailleuses et travailleurs à faire entendre leur voix.
Le Canada entre dans une nouvelle réalité économique. Le rapprochement avec l’Europe pourrait contribuer à redéfinir ses relations commerciales pour les prochaines décennies. Reste à voir comment cette transformation prendra forme et quelle place elle accordera aux personnes qui font vivre notre économie.